Témoignages > Carnets de 1915


Carnet de Pierre MONNIER du 46e régiment d’infanterie

05 janvier 1915, Argonne

« Il a fait hier, un temps véritablement affreux, avec une pluie glaciale toute la journée et toute la nuit. Les tranchées sont devenues une mare de boue, et les malheureux qui doivent y vivre sans cesse sont vraiment bien à plaindre. Pour moi, mon sort est .bien appréciable et je serais mal venu de me plaindre alors que je couche à peu près au sec et au chaud. »

Carnet de Pierre MONNIER du 46e régiment d’infanterie

06 janvier 1915, Argonne

« Hier le Conseil de guerre du régiment a condamné à mort deux jeunes soldats des classes 1912 et 1914 qui avaient fui le 20 décembre lors de notre attaque. C’est une triste chose, d’autant plus que ces deux malheureux semblent ne pas s’être rendu compte de la gravité de leur conduite et avaient cédé à la contagion. Ils n’ont pas encore été exécutés car le conseil a signé un recours en grâce, mais, en tout cas, voilà deux hommes de 20 ans dont la vie est gâchée à tout jamais pour un moment d’aberration. Il est évident qu’il faut des exemples. Malgré tout, autant j’hésiterais peu au combat à casser la tête à un fuyard autant je trouve ces jugements après coup douloureux. Les soldats sont comme des enfants qu’il faut punir sur le coup, sans quoi ils n’y comprennent rien. Il a encore plu toute la journée et toute la nuit. On ne peut se faire une idée de ce qu’endurent les hommes dans les tranchées, surtout depuis que les repos sont supprimés en fait. Les miens sont de véritables statues de terre glaise où tout à la même couleur, tête, armes et corps. On se demande vraiment où la nature humaine puise l’énergie et la force de résister à une vie pareille. On raconte que la guerre en Argonne est particulièrement pénible — je souhaite pour mes frères d’armes que ce soit vrai. Grâce à Dieu je me porte toujours à merveille, et suis assez occupé pour ne pas m’ennuyer. »

Carnet de Pierre MONNIER du 46e régiment d’infanterie

07 janvier 1915, Argonne

« Nous avons été attaqués ce matin très violemment vers 8 heures 1/2, c’est ce qui m’a empêché de t’écrire. Les Boches ont fait sauter une de nos tranchées ; heureusement, les hommes ont très bien tenu, et se sont repliés dans la deuxième ligne située à 10 mètres. L’affaire a été très chaude et nous a coûté cher. Nous avons 3 officiers blessés sans compter notre divisionnaire le général G. qui a reçu une balle dans l’épaule. Blessure légère, heureusement. Les Allemands ont, de leur côté, perdu beaucoup de monde, et j’ai vu passer quelques prisonniers. J’ai été très occupé naturellement. Il a toujours fait un temps affreux, et pour comble de guigne une inondation s’est produite dans mon gourbi où j’ai maintenant 20 centimètres d’eau; ma paille est trempée. »

Carnet de guerre de Paul GALLERON du 91e RI

05 avril 1915, Les Éparges, Meuse

« La pluie tombe toujours, on va couper les fils de fer qui sont devant, je ne suis pas désigné pour cela, mais ceux qui y vont, retournent tous. Le jour commence à paraître, et nous voyons arriver nos cuisiniers qui ne nous apportent presque rien, car, eux comme nous, ils ont dégringolé en route. Le café, il y en a presque pas, encore nous, il n'y en a un peu, on nous donne un demi-quart chacun, puis presque autant de goutte. Je ne sais pas ce que c'est, mais je le trouve trop fort, et comme je veux voir la charge dans la réalité, je ne veux pas être sous l'alcool. Je jette ma part. »

Carnet de guerre de René DAVID, adjudant au 25e Chasseurs à pied

06 avril 1915, Les Éparges, Meuse

" Mais La nuit est venue depuis longtemps, nous sommes toujours là ; la soif se fait sentir, la faim, on n’y pense pas. On serait si heureux d’avoir un quart d’eau ! La pluie tombe toujours mais impossible d’en recueillir seulement un demi-quart. Enfin ! On fait demi-tour ! Voilà dix heures que nous sommes là, dans la boue !Lentement, nous revenons en arrière ; on nous dit de reprendre nos emplacements du matin. Facile à dire, mais pas du tout à exécuter. »

Carnet de guerre de Jan PRAUD, 6e RIC, 9e Compagnie

06 avril 1915, campement

" Après 5 jours passés dans les tranchées de 1re ligne sous une mitraille terrible, je suis soit-disant de repos au campement ; je dis soit-disant car ici les corvées pleuvent dru si les balles et les obus se font plus rares. Nous sommes installés dans un ancien bois car tout a été fauché si ce n’est pas par le canon c’est par nous pour construire nos abris souterrains. Imaginez-vous un flanc de coteau avec très forte pente de 45° dans lequel nous avons creusé des niches pour loger une dizaine d’hommes ; des branches d’arbre et de la bruyère comme matelas, une couverture et voilà notre home. Le jour il y a fait assez bon mais la nuit la fraîcheur se fait sentir et ma fois réveil nous sommes relativement gelés ; mais patience, les beaux jours ont déjà fait leur apparition et dans quelque temps nous n’aurons plus à souffrir du froid. Depuis quelques jours nous repoussons avec succès les attaques allemandes. Les boches sont passés maîtres dans l’art de la sape, aussi il ne se passe pas un jour sans qu’ils ne fassent sauter quelques postes français que nous reprenons ça c’est vrai, mais non sans subir quelques pertes. Notre Génie n’ose plus travailler, craignant de sauter à tout instant. J’ai reçu votre lettre mon vieux frangin et vous remercie du journal que nous y avez joint. J’accepter votre offre avec plaisir. Quant au petit colis que vous m’avez expédié j’espère qu’il ne tardera pas à me parvenir car sitôt mon arrivée ici j’ai écrit au vaguemestre du dépôt pour lui faire connaître ma compagnie. Merci encore de la diligence que vous apportez à satisfaire mes désirs.  »

Carnet de guerre de Maurice AUPETIT, 20e escadron de train des équipages

06 mai 1915, tranchée de Champagne

 « Ce matin et hier, nous avons vu passer des prisonniers boches et avons 2 mitrailleuses et canon revolver leur ayant été pris hier. Cela fait plaisir de les voir se rendre et passer devant nous pantelants comme des loques humaines. »

 « C’est au bruit infernal du canon et des balles que je t’écris ce mot nous allons retourner ce soir dans une boue jusqu’à la cheville et même au-dessus enfin nous arriverons avec la patience et le courage à les refouler et dégager notre liberté et celle de ceux qui sont fait pour mourir. »

Carnet de guerre de Jan PRAUD, 6e RIC, 9e Compagnie

10 mai 1915, Paris

" Je viens de passer 4 jours dans les tranchées de 1ère ligne et suis maintenant pour 4 autres jours en réserve c’est-à-dire à 3 ou 400 mètres en arrière. Ici nous sommes presque privilégiés, nous habitons de gentilles petites guitounes souterraines aménagées par nos braves marsouins habitués pour la plupart à cette vie au grand air. Notre petit village de 400 âmes est situé à flanc de coteau au beau milieu d’une superbe sapinière où le muguet, la primevère, la fougère et la mousse poussent à qui mieux mieux et jettent une note vraiment saine près de ces sapins d’un vert sombre et surtout comparativement à la désolation du champ de bataille où les quelques arbres qui n’ont pas été fauchés par la mitraille ne reverdissent pas étant tous touchés par les balles qui en ont fait de véritables écumoires, ceci accompagné du terrain bouleversé par les marmites et par les travaux de terrassement des tranchées, dans un terrain calcaire de sorte qu’on aperçoit une dizaine de lignes blanches presque parallèles, très sinueuses car elles épousent à peu près les accidents du terrain. Toutes ces tranchées sont reliées entre elles par une grande quantité de boyaux transversaux semés eux aussi de demi-ligne pour permettre en cas de retrait une fusillade nourrie dans cesdits boyaux qui se terminent en arrière des tranchées et débouchent dans notre village. Je vous ai fait un petit croquis des lieux que nous habitons et comme vous vous intéressez à votre frère je suis persuadé qu’il vous fera plaisir. Vous voyez que les lignes allemandes sont très près des nôtres de 20 à 40 mètres. Quant à l’Artillerie, elle ne fait pas défaut. Il en arrive encore tous les jours que l’on transporte par le petit Decauville qui est installé en ce moment et sur lequel nous travaillons pendant ces journées dites de repos. Cette artillerie est sans aucun doute de la lourde, autrement nous n’installerions pas une voie ferrée. J’espère mes chers amis que ces préparatifs terminés, et dans quelques jours ils le seront, ce sera la ruée sur les Boches et son retour 2 doigts vous savez bien où, dans sa terre maudite. Tous ici, jeunes comme vieux, nous attendons ce jour avec impatience car il sera vraiment un jour béni. »

Carnet de guerre de Louis LECOMTE, maître-canonnier au 32e d’artillerie

22 mai 1915, Dunkerque, à 30 km du front

« À midi, je déjeune assez bien. La ville reprend de sa vie active. La moitié des boutiques sont ouvertes, d’abord à cause des fêtes de la Pentecôte. La circulation est très forte. Beaucoup d’anglais, marins surtout. Nombreux véhicules et quantité de motos. Tout cela fait pas mal de poussière et un bruit infernal. Les troupes de la place sont assez nombreuses. On découvre aussi pas mal d’embusqués. Quantité de Messieurs pomponnés, se baladant à travers les rues, l’air hautain et presque dédaigneux. S’offrant tout ce qui peut leur convenir, devisant gaiement avec des poupées aux toilettes claires et engageantes en un mot ne vivant absolument rien de la situation… »

Carnet de guerre de Jan PRAUD, 6e RIC, 9e Compagnie

24 mai 1915, Paris

" Depuis 2 ou 3 jours nous nous battons avec acharnement aux bombes, grenades, pétards, en un mot aux explosifs, sans pour cela esquisser la moindre sortie ; que cela signifie-t-il ? Je l’ignore. Attendons, nous verrons. Des troupes fraîches viennent d’arriver à l’arrière ; sans doute l’attaque ne saurait tarder. Ce matin, lorsque nous avons appris la déclaration de guerre de l’Italie, nous avons sauté de joie, car avec elle nous vient l’espoir d’une paix prochaine. Sitôt cette bonne nouvelle arrivée nous avons voulu en donner la primeur aux boches ; aussi avons-nous envoyé Le Matin qui l’avait en manchette. La réponse ne s’est point fait attendre, ils nous ont expédiés par la même voie, c’est-à-dire une bouteille lancée à la main, un billet en mauvais français et dont voici à peu près la teneur : Italiens assassins, voyous. Français bons. Nous continuerons la guerre jusqu’au bout. Je ne sais si le dernier part du cœur, mais certainement le premier est sincère. Quant au second, passons dessus et maintenant Messieurs les boches vous allez trouver à qui parler. »

Carnet de guerre de Jan PRAUD, 6e RIC, 9e Compagnie

28 mai 1915, Paris

" Ce matin je suis gâté : Colombes, Paris, Blain, tout le monde m’écrit, aussi j’oublie net les quelques jours pendant lesquels je suis resté sans  nouvelles de Blain. Merci mon petit Jeanot d’avoir écrit longuement à ton frérot. Je t’assure ma mignonne qu’après les mauvais jours que nous venons de passer, une lettre affectueuse de sa sœurette est comme un baume sur une plaie car ces jours-ci ma compagnie, au cours de combats de tranchées, a eu des pertes sérieuses et les Chinois figuraient en grand nombre parmi les blessés. On ne vit pas, pendant des mois, une vie commune et pendant des semaines la même vie, sans créer des amitiés, et bien ce sont ces amis de Chine que je viens de voir tomber. Le hasard nous avait rapprochés sur la même ligne lorsqu’un maudit 77 boche qui ne nous était pas destiné, vient frapper un arbre à 3 m au-dessus de nos têtes, résultats 13 victimes. Je me trouvais au milieu de cet enfer, comment se fait-il que je n’ai pas été atteint : mystère. Depuis 1 mois ½ que je suis sur le front je vois tous les jours la mitraille autour de moi, mais de la sorte c’est la première fois. Effet moral : léger hébétement de quelques secondes, car il fallait réagir et se précipiter au secours des blessés, quand le combat ne nous appelle pas. »

Carnet de guerre de Jan PRAUD, 6e RIC, 9e Compagnie

29 mai 1915, Paris

" La nuit a été assez agitée : patrouilles qui ont déclenché une vive fusillade et l’entrée en danse des mortiers et des canons. Nous avons malheureusement à déplorer la perte de 20 hommes de ma compagnie, dont 9 morts […] Nous nous trouvions à quelques mètres de distance, lorsqu’un maudit 77 boches, qui ne nous était pas destiné vint frapper un arbre au-dessus de nos têtes. Le choc le fit éclater et les éclats blessèrent 13 des nôtres je me trouvais au milieu de la rafale et je me demande comment j’ai été épargné ... »

Carnet de guerre de Jan PRAUD, 6e RIC, 9e Compagnie

02 juin 1915, La Chalade

" Certes la guerre est bien triste. Que de veuves, que d’orphelins pleurent et pleureront encore leurs chers aimés. Mais n’était-elle pas indispensable ? Si, car depuis de nombreuses années la France ne voulant pas croire à une conflagration européenne, se laissait aller à un doux farniente dans laquelle tout sentiment d’honneur national semblait sombrer. Et quand un pays en arrive à ce point, c’est la décadence à bref délai ; nous avons dans l’histoire des peuples des exemples nombreux. »

Carnet de guerre de Paul DUCHATELLE, sergent au 303e RI

02 juin 1915 ; Les Éparges

« …Cet ensemble de tranchées est un vrai cimetière, une centaine de morts, tous de l’attaque d’avril sont tout autour de nous et l’abri de commandement du lieutenant est proche voisin d’une tombe, et dans ce petit coin de plaine, entre les routes de Metz et Pareid, il y a plus d’un millier de braves camarades du 157ème et d’autres régiments qui sont tombés en avril, ce n’était vraiment pas la peine de faire tuer tant d’hommes pour un si petit résultat, surtout que cette tranchée payée si chère va être rebouchée puisqu’il en est recreusé une autre à 500 mètres en arrière, celle-ci ne pouvait plus être tenable avec les chaleurs… »

Carnet de guerre de Jean Mathurin OFFREDO du 88e RIT

10 juin 1915

 « …J'avais prié sur les tombes de mes camarades du 18ème corps, environ 300 corps étaient en rangées de 30, c'était bien arrangé, tous avaient des croix en bois ou en pierre. Les noms étaient inscrits, ils avaient des couronnes, des écritures de souvenir et de regrets. Une fosse d'une quarantaine de mètres devait encore être remplie, ceux-là n'avaient pas de noms inscrits.
Sur la campagne, pas loin de là, des boches il y avait partout dans les terrains… »

Carnet de guerre d’un poilu

24 juin 1915

"Dans la tranchée, le pis, ce sont les torpilles... Le déchirement produit par ces 50 kg de mélinite en éclatant est effroyable. Quand une d’elles tombe en pleine tranchée, et ces accidents-là arrivent, elle tue carrément 15 à 20 types. L’une des nôtres, étant tombée chez les Boches, des pieds de Boches ont été rejetés jusque sur nos deuxièmes lignes."

Carnet de guerre d’Auguste BASTET, soldat au 111e territorial

28 juin 1915, Le Mesnil, Marne

« Notre travail consiste à faire des pare-éclats pour garantir le boyau qui est pris en enfilade par les mitrailleuses ennemies. Nous sommes éclairés par les fusées multicolores qui sillonnent l'air, et assourdis par les détonations des grenades ou bombes de toutes sortes que s'échange Français et Boches, il est environ 11 h ou minuit. Les Boches attaquent à coup de bombes notre tranchée de 1ere ligne, les nôtres répondent, le sol tremble, c'est un crépitement de coup de feu et d'explosions épouvantables. Nos 75 se mettent de la partie, nous sommes blottis au fond du boyau abasourdi par ce vacarme épouvantable. Les débris de fer et de pierre tombent, mais personne n'est blessé. Petit à petit le calme se rétablit en partie, nous reprenons notre travail jusqu'au jour, pour partir à 5 heures et regagner notre bivouac. »

Carnet de guerre de Paul DUCHATELLE, sergent au 303e RI

04 septembre 1915 ; Les Éparges

« …Il serait temps que tout cela finisse. Qu’entendent par là les gens de l’arrière, que nos poitrines mettent à l’abri des balles ennemies et qui n’ont pas la pudeur de respecter ceux qui sont morts depuis une année. Ces messieurs de l’armée font la fête… Le ministre s’inquiète de fixer la nuance du Kaki que messieurs les embusqués doivent porter, est-ce que nous en avons-nous des uniformes à la mode, de bleu horizon, il doivent devenir pisseux nos uniformes !.. »

Carnet de guerre d’Émile SERRE, infirmier, au bataillon de marche du 60e RI

08 octobre 1915, Marne

« Suis courbaturé, n'en peux plus, voilà le 14e jour sous le fer et le feu, les hommes sont presque abattus, terrible, nous ne serons donc jamais relevés. Matin, pluie de fusant quinzaine de blessés dont mon frère d'armes DUMUR (pas grave), c'est presque intenable, ma pèlerine est criblée d'éclats, je ne suis pas dedans heureusement. »  (…)

« Passons l'après-midi dans se boyau repéré, 3 fois sommes à moitié enterré. Oh civils de l'armée, si vous voyez notre situation comme la guerre serait vite finie ! Chère femme, chers parents si vous me voyez dans cette misérable excavation qui s'ébranle à chaque coup de canon. Et dire qu'il faudra encore passer la nuit sur cet amas de pierres, c'est désespérant, pourtant il y a des régiments en arrière. Pourquoi ne pas nous relever un peu, 15 jours sous les marmites c'est démoralisant, c'est affreux, à chaque pas c'est la mort qui nous guette. Le régiment a perdu plus de 800 hommes, comment ai-je fait pour passer à travers tout cela puisque déjà près de 40 brancardiers ou infirmiers sont tués et blessés !!! »

Carnet de guerre de Léon GALINIER, sergent au 93e Territorial

20 décembre 1915, Nampcel

« Grave incident dans la compagnie à cause du manque de respect. La compagnie est punie pendant 8 jours et les soirs théorie sur le salut.2 hommes sont punis, par le général qui passe sur la route, de 30 jours de prison et l'autre de 8 jours. »

 

 

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