Thématiques > La vie des soldats > Les soldats de la honte


Toutes les blessures de guerre n'étaient pas forcément visibles. Détruits mentalement des centaines d'hommes ne sont plus jamais ressortis des asiles d'aliénés où ils sont morts oubliés. En Gironde, en France, le cimetière de Cadillac est l'un des très rares à en témoigner.

Le cimetière de Cadillac

Derrière la porte dérobée, des dizaines de croix réchauffent leur rouille au soleil du soir. Alignées au cordeau, elles étirent leurs ombres bancales vers la haute enceinte de l'hôpital psychiatrique comme pour rappeler d'où viennent les 898 morts enterrés là, dont nombre de tombes s'effondrent.

Parfois, on retrouve même des ossements, une mâchoire, un tibia sortant de terre.  Il y a aussi dix rangs qui comptent 98 sépultures pour 99 corps inhumés en pleine terre. Encore plus nues et désolées que les autres. Aucune pierre tombale, quelques Christs en zinc dégringolés sur un aride gravier ponctué d'herbes folles et seulement 29 noms au milieu de 70 anonymes. Au mur de l'ancien asile d'aliénés, une grande plaque de marbre défraîchi résume : «Les anciens combattants de Gironde à la mémoire de leurs camarades mutilés du cerveau victimes de la guerre 1914-1918».

Dès août 1914, la guerre ne se contente pas de lacérer les corps : elle dévaste aussi les têtes. Les hommes ont peur et surtout ceux susceptibles d'être appelés. Immédiatement, on note une hausse sensible des admissions dans les asiles d'aliénés. Ce sont d'abord des malades qui rechutent du fait de l'angoisse, puis, très vite, des pathologies touchant les combattants. La guerre, c'est l'arrachement aux siens, la peur de la mort, les bombardements qui rendent fou. Des centaines de milliers d'hommes sont touchés, mais seuls les cas les plus graves sont internés. Une gueule cassée, c'était honorable… mais un «fou» sans espoir de guérison ? Une honte ! Tel était l'état d'esprit des aristocrates, des hautes sphères et des soldats de métier à l'égard de ces blessés d'un nouveau genre.

Une honte pour les autres

« Honneur aux poilus, ils nous ont fait cette victoire » avait lancé Clemenceau le 11 novembre 1918.

S'il était difficile de soutenir le regard des gueules cassées, le pays s'inclinait devant eux.

Mais les psychonévrosés, avec leurs yeux hallucinés, leurs délires, leurs cauchemars, leurs cris, ces blessés sans blessures, personne ne voulait les voir. De ces héros-là, tous en avaient honte. Ils renvoyaient une image terrible de la guerre qui était en totale contradiction avec l'héroïsme dont jouissaient les poilus après la fin de la guerre.

La maladie invisible

Lorsque les premiers soldats traumatisés furent emmenés auprès des médecins du front, ceux-ci désemparés face à ces troubles d'un genre inconnu diagnostiquèrent une commotion cérébrale faute de pouvoir nommer ces traumatismes. Expédiés à l'arrière, une partie d'entre eux se retrouvèrent internés dans des asiles faute d'en savoir davantage sur la cause de leurs traumatismes. Peu de médecins du front trouvèrent le temps d'établir une note pour chaque traumatisée avant leur évacuation vers les centres de soins ou les asiles.

 

Rapidement, de nombreux autres traumatisés arrivèrent en asile. Le nombre croissant de ces cas commença à inquiéter le haut commandement. Même s'il est impossible d'établir un nombre exact de traumatisés durant la guerre vu que leur maladie n'était pas connue et donc pas listée par les médecins, on peut estimer que plus de 62 500 soldats français furent des traumatisés. Quant aux Britanniques, ils reconnurent 65 000 cas. Et les Américains, 69 400 cas de soldats ayant des troubles mentaux.


Les causes du traumatisme

Parce que ce sont des hommes et non des machines, presque tous les soldats ont, à un moment ou un autre, basculé dans une sorte de cafard ou jusqu'à la peur panique sans pour autant parler de folie. Comment ne pas s'affoler lorsqu’un obus éclatait tout près du soldat le recouvrant de terre ou le déplaçant violemment quelques mètres plus loin ? Quelle douleur devait ressentir le soldat qui voyait ses camarades, ses voisins ou ses amis affreusement blessés et/ou mutilés ?

Le soir des batailles, nombre de soldats désorientés, apathiques, marchaient devant eux tels des automates et se couchaient n'importe où. Placés dans des conditions effroyables, confrontés au spectacle quotidien de la mort, les hommes furent tout simplement abrutis d'horreur.

Certains hommes s'endormaient sous les bombardements les plus violents, dernière parade du cerveau mis à trop rude épreuve. D'autres s'abandonnaient à l'indifférence en ayant même plus la force de se jeter par terre lors de bombardements.

Le point de vue médical

La quasi-majorité des médecins pensaient que ces soldats avaient déjà des prédispositions pour devenir traumatisés. La guerre n'était qu'un accélérateur à l'apparition de cette maladie invisible. Par contre ils étaient assez divisés sur l'origine de ces troubles, que certains attribuaient à la commotion et d'autres aux émotions ou à la prédisposition. À défaut de comprendre et de savoir soigner, les médecins classifiaient et inventoriaient. Devant le grand nombre, toujours croissant de cas, les médecins durent se résigner et accepter à dire que la guerre pouvait provoquer certains troubles chez certains soldats.

 

Ces troubles pouvaient éventuellement survenir à la suite du surmenage et du manque de sommeil, ce qui pouvait conditionner un effondrement de la résistance du soldat. Dans ce cas, les médecins parlaient de prédisposition acquise et non plus congénitale.

Ainsi les Britanniques parlaient de « Shell shock » dès 1915. Tandis que les Français, dont la psychiatrie de guerre était en retard parlaient de commotion  cérébrale, de congestion médullaire, d'obusite ou de choc commotionnel.

 

Face à cette situation, il a fallu innover. Bordeaux était en pointe, à l'époque, avec le professeur Régis, médecin-chef du service neuropsychiatrique des armées. À partir de 1915, on mettra donc en place des centres de neuropsychiatrie avancés avec des neurologues et des psychiatres pour commencer à soigner les troubles. C'est après ce premier diagnostic, ce premier filtre, que les cas les plus graves étaient envoyés à l'arrière. Il fallait parfois 1 mois avant que le souffrant soit transféré vers l'arrière ce qui avait pour conséquence un ancrage profond de son traumatisme, qui allait par conséquent devenir plus long à soigner.


Deux méthodes s'imposèrent dès le début des tentatives de traitement de ces drôles de malades.

  • Au service des hommes, des spécialistes préconisèrent la méthode douce, du repos, de la balnéothérapie, des massages et de la nourriture abondante.


  • Au service de la patrie, ne voyant dans ces malades que des soldats défaillants que devaient rapidement regagner leurs postes, des spécialistes recommandèrent des méthodes brusquées. Ces méthodes étaient essentiellement basées sur un traitement électrique +/- agressif. Dans ce cas, la douleur était censée amener le malade à quitter son état second où il s'était réfugié pour quitter la réalité des combats.

    Le médecin investi d'une mission patriotique autant que scientifique privilégia les méthodes qui lui permettaient de concilier ces 2 exigences. Il en venait à tolérer la douleur et à la provoquer. Dans le torpillage, la douleur était le fondement du système : il faut faire mal ! À la douleur qui a provoqué le mal, il fallait opposer la douleur qui guérit. Faire peur était le secret du torpillage.

    Le malade qui refusait le traitement électrique, appelé torpillage, était aussitôt perçu comme suspect et transféré au tribunal de guerre. Quant à celui qui ne guérissait pas, il était considéré de mauvaise volonté. Il était devenu un odieux candidat à l'embusquage, à la simulation pas si inconsciente que cela. Certains malades se retrouvèrent ainsi exécutés alors qu'ils ne simulaient absolument pas leur état physique et psychique.


Toujours au nom de la patrie, les traumatisés ayant bien réagis aux traitements étaient renvoyés sur le front dans les plus brefs délais. Le médecin honnête reconnaissait qu'il n'y avait pas autant de guérissons que prévu. En moyenne 25 % des traumatisés se rétablissaient +/- rapidement. Ils étaient donc renvoyés au front sans savoir si une rechute était possible ou pas. Certains soldats déclarés aptes et de retour dans les tranchées reproduisirent leur traumatisme dès les premiers jours qui suivirent leur retour. Cela prouvait bien que ce genre de maladie ne pouvait être soigné qu'à moyen ou à long terme.

 

 

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