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Les tranchées, à elles seules, symbolisent les combats de la Grande Guerre dans l'esprit collectif.

Les origines des tranchées

Avant l'apparition des armes à feu, les douves autour d'un château fort et les fossés pouvaient être considérés comme les ancêtres des tranchées. Au XVIIe siècle, Vauban révolutionne la prise des places fortes en faisant construire des réseaux de tranchées autour de la citadelle. Dans ce cas la tranchée n'a pas une vocation défensive mais offensive.

Un réseau élaboré de tranchées et de bunkers avait déjà été employé avec succès par les Maoris dès les années 1840 pour se protéger des armes à feu britanniques lors des Guerres maories. Les pertes britanniques à la Bataille d'Ohaeawai en 1845 se montèrent à 45 %, prouvant qu'une puissance de feu supérieure ne suffisait pas pour venir à bout des défenseurs d'un système de tranchées.

La guerre de tranchées fut par la suite employée à une plus grande échelle lors de la Guerre de Crimée, la Guerre civile américaine, la Guerre russo-japonaise et la Seconde Guerre des Boers.

La tactique et les tranchées

Bien que la technologie ait radicalement changé la nature de la guerre en 1914, les armées n'ont pas anticipé les conséquences de ce changement. Les armées françaises et allemandes adoptent deux tactiques militaires radicalement différentes.

Les Français privilégient l'attaque-surprise menée rapidement et soutenue par le canon rapide de 75 mm déployé parmi l'infanterie. Les Allemands misent sur la puissance de feu, investissant largement dans les obusiers et les mitrailleuses. Quant aux Britanniques, ils manquent de tactique cohérente, car les officiers rejettent la théorie en faveur de l'expérience.

L'attaque frontale des tranchées entraîne des pertes colossales, attaquer par le flanc est donc une solution préférable. À la suite de la Première bataille de la Marne, les deux armées tentent vainement d'attaquer le flanc des défenses adverses dans ce qui sera nommé par la suite la course à la mer. Un réseau parallèle de tranchées s'établit alors de la mer du Nord à la Suisse. Cette situation de blocage durera jusqu'à l'offensive Michael au printemps 1918.

Les premières tranchées de 1914

Lors de la Grande Guerre, les soldats soumis aux énormes puissances de feu de l'ennemi creusent spontanément des trous pour s'y abriter.

Dans un premier temps, les tranchées ne sont que la réunification des trous individuels mis en relation les uns avec les autres afin de pouvoir communiquer. Ces premières tranchées sont simples. Elles manquent de solidité et en accord avec les doctrines d'avant-guerre, elles sont remplies de soldats côte à côte, ce qui mène à de lourdes pertes du fait des tirs d'artillerie.

 

Cependant, la longueur du front à défendre fait que les tranchées ne sont rapidement tenues que par une poignée d'hommes. L'importance des barbelés sera vite reconnue et chaque nuit, des soldats sortent des tranchées pour les réparer.

 

Ces premières tranchées se transforment alors rapidement en un réseau de plus en plus complexe pouvant résister à la fois aux bombardements d'artillerie et aux assauts de l'infanterie. Les abris enterrés deviennent la priorité.

L'espace entre les tranchées connu sous le nom de no man's land dépend du champ de bataille. Sur le Front de l'Ouest, il mesure souvent entre 90 et 200 mètres de large, mais il peut aussi se réduire à une vingtaine de mètres comme lors de la bataille de la crête de Vimy.

 

Sur le front de l'Est et au Moyen-Orient, les fronts sont si étendus que la guerre de tranchées telle qu'elle existe sur le front de l'Ouest ne peut pas avoir lieu.

Les tranchées & la science

Les tranchées ont généralement une profondeur de 3 mètres. Elles ne sont jamais en ligne droite, mais creusées en zigzag pour éviter les tirs en enfilade et réduire les effets d'un obus tombant dans la tranchée. Cela signifie qu'un soldat ne peut voir à plus de 9 m.

 

La bande de terre sur le côté de la tranchée face à l'ennemi, appelée le parapet, possède des ouvertures destinées au tir. Le monticule de l'autre côté de la tranchée, appelé le parados, protège la tranchée des obus tombant derrière elle. Les murs de la tranchée sont souvent renforcés par des sacs de sable, des planches de bois ou un grillage. Le fond de la tranchée est communément recouvert de caillebotis pour éviter de marcher dans la boue.

Les tranchées sont cependant très différentes selon les circonstances. Lors de la bataille, elles se réduisent souvent à de simples fosses, mais certaines tranchées peuvent recevoir des abris souterrains bétonnés ou des toits de terre. Pour permettre au soldat de voir à l'extérieur de la tranchée sans s'exposer, des créneaux sont réalisés à l'aide de sacs de sable. Ils sont parfois renforcés à l'aide d'une plaque de métal. Une autre méthode est l'utilisation de périscopes. Lors de la Bataille de Gallipoli, les troupes de l'ANZAC développent un fusil à périscope permettant de tirer sans s'exposer au-dessus du parapet.

Les trois méthodes pour creuser une tranchée

  • Un homme se tient sur la surface et creuse la tranchée. Cette méthode est la plus efficace, car plusieurs hommes peuvent creuser simultanément. Cependant, les soldats sont complètement exposés aux tirs ennemis, cette méthode est donc utilisée la nuit ou à l'arrière du front ;

  • On creuse une extension de la tranchée en creusant l'extrémité de la tranchée. Les hommes ne sont pas exposés, mais seul un homme ou deux peut travailler simultanément ;

  • La troisième méthode s'apparente à la seconde sauf qu'un « toit » de terre est maintenu jusqu'au dernier moment. Les soldats creusent donc un tunnel.

Selon le manuel de construction britannique, il faut 6 heures à 450 hommes pour construire une tranchée de 250 mètres. Celle-ci nécessite un entretien constant pour empêcher sa détérioration du fait du climat ou des obus. Sur la fin de la guerre, les Allemands concevront quelques engins pour creuser les tranchées à la place des soldats épuisés par cette guerre interminable.

 

Les réseaux de tranchées

Très tôt dans la guerre, la doctrine défensive britannique recommande un réseau de tranchées composé de trois lignes parallèles reliées par des tranchées de communication. Les points où les tranchées de communication intersectent les lignes principales sont d'une importance vitale et sont par conséquent bien protégés.

La première ligne de tranchées est la ligne la plus exposée car c'est la première que doivent franchir les fantassins ennemis. Elle est donc bien pourvue en postes de tir et possède quelques abris sommaires.  Environ 70 mètres à l'arrière, la tranchée de seconde ligne sert de repli en cas de bombardement de la tranchée de première ligne ou de zone de rassemblement lors d'une offensive.

On y trouve des abris plus ou moins profonds et des stations médicales. Il existe parfois une troisième ligne de tranchées, la tranchée de réserve, située à 150 voire 2 000 mètres de la première ligne. Cette ligne sert de chemin de ravitaillement et de zone de stockage pour les munitions, les provisions et le matériel. Les soldats peuvent également y prendre un peu de repos.

À l'arrière du système de tranchée, on peut trouver un second réseau de tranchées partiellement préparé prêt à être occupé en cas de retraite. Les Allemands construisent souvent de multiples systèmes de tranchées. En 1916 sur le front de la Somme, ils disposent de deux systèmes de tranchées distants d'un kilomètre et d'un troisième réseau partiellement construit un autre kilomètre à l'arrière. Cette redondance rend une percée décisive quasiment impossible.

Les Allemands, qui ont basé leurs connaissances sur les études de la Guerre russo-japonaise, élèvent la construction de tranchées au rang de science. Ils construisent des abris ventilés en béton armé à plusieurs mètres sous terre ainsi que des points d'appui très fortifiés.

Ils sont plus enclins que leurs adversaires à réaliser une retraite stratégique vers des positions mieux préparées. Ils sont également les premiers à appliquer le concept de défense en profondeur avec une ligne de front large d'une centaine de mètres et composé d'une série de redoutes au lieu d'une tranchée continue. Chaque redoute peut protéger ses voisines et, tandis que l'infanterie avance, elle s'expose à des tirs en enfilade.

Les Britanniques adoptent finalement une approche similaire, mais elle n'est que partiellement réalisée lorsque les Allemands lancent leur offensive au printemps 1918 et se montre complètement inefficace. La France, par contraste, compte sur l'artillerie et les réserves, pas sur le retranchement.

Les fils barbelés placés en ceintures de 15 mètres de large diffèrent également. Les fils allemands sont plus épais que les fils britanniques et les premiers outils de découpage britanniques conçus pour les fils fins sont inefficaces contre les fils allemands.


La vie dans les tranchées

Seules les unités d'infanterie montent aux tranchées, avec les artilleurs de crapouillots, des éléments du génie, quelques observateurs d'artillerie et des unités « d'élite ».

La vie dans les tranchées de première ligne obéit à des rites observés par toutes les troupes :

  • La montée se fait le plus souvent la nuit. Chaque soldat emporte son barda comprenant munitions, nourriture, couvertures, outils, effets réglementaires, effets personnels ;

  • La colonne montante met plusieurs heures à parvenir aux premières lignes ;

  • Le temps passé au front par un soldat est généralement bref, d'un jour à deux semaines, avant d'être relevé. Le 31e bataillon australien passera 53 jours en première ligne à Villers-Bretonneux, mais cette durée sera rare. Le 10e bataillon canadien aura des tours d'une durée moyenne de six jours en 1915 et 1916 ;


  • Les tranchées de premières lignes ne servant qu'à prévenir une attaque de l'ennemi, elles ne comportent que des effectifs minimums.

Au niveau individuel, le temps de déploiement d'un soldat britannique se divise ainsi :

  • 15 % en première ligne ;

  • 10 % en deuxième ligne ;

  • 30 % en troisième ligne ;

  • 20 % en repos ;

  • 25 % autres (hôpital, transport, permission, entraînement).

La tranchée est essentiellement un poste de guet.

  • Par intervalles, elle devient un boulevard d'où les troupes d'assaut s’élançaient. Mais ces drames sont courts ;

  • Les prologues sont beaucoup plus longs au cours desquels les soldats veillent pour que l'ennemi se brise contre les défenses ;

  • Les patrouilles de nuit viennent compléter le dispositif d'observation des activités de l'ennemi.

Même en première ligne, un bataillon typique n'engage le combat qu'une poignée de fois dans l'année que ce soit de manière offensive ou défensive. Les unités « d'élite » sont les soldats qui mènent le plus grand nombre de combats à travers les tranchées.

Certains secteurs du front connaissent une faible activité tout au long de la guerre, rendant la vie dans les tranchées relativement facile. Lorsque le 1er corps ANZAC arrive pour la première fois en France en avril 1916 après l'évacuation de Gallipoli, ils sont redéployés dans un secteur relativement calme près d'Armentières pour l'acclimatation.

D'autres secteurs connaissent une activité militaire sans répit. Sur le Front de l'ouest, Ypres est réputée comme étant infernale en particulier dans les saillants les plus exposés. Cependant, la guerre de tranchées même dans les secteurs les plus calmes n'est pas une sinécure et les pertes dues aux gaz, aux tireurs d'élite et à l'artillerie sont quotidiennes.

Les difficultés de ravitaillement en premières lignes sont très importantes :

  • La nourriture doit être portée par des corvées qui viennent des cuisines roulantes installées quelques kilomètres en arrière. La nourriture arrive souvent froide et gâtée par la boue, obligeant le soldat des tranchées à recourir aux rations de combat (biscuits de guerre, bœuf en gelée) parfois accompagnées de chocolat) ;

  • La soif est plus impérieuse que la faim. Les 2 litres que chaque soldat porte avec lui sont vite épuisés. Ces 2 litres quotidiens des soldats français sont répartis en 1/8 de café, 2/8 de pinard, et 5/8 d'eau ;

  • Lorsque le ravitaillement n'arrive pas, les mares crées par les trous d'obus sont des points d'eau pour de nombreux soldats.

Dormir devient également un véritable problème.

  • Les tranchées de premières lignes ne disposent pas de sapes profondes pour abriter les soldats car il faut pouvoir en sortir rapidement en cas d'alerte ou d'attaque ;

  • Chaque soldat creuse une niche dans les flancs de la tranchée pour pouvoir au moins s'abriter de la pluie.

Pour se distraire, pour tromper la fatigue et la souffrance, les soldats français de 1914 mangent, boivent et fument lorsque cela est possible. Ils ne dialoguent pas beaucoup de par leur fatigue. Certains se reposent, pendant que d'autres jouent aux cartes, aux dominos, aux dés ou aux osselets.

À partir du début 1915, le manque de munitions chez les Allemands et les Français aidant, se développe un artisanat de tranchée tout d'abord utilitaire. Les artisans fabriquent des pétards pour répondre aux grenades allemandes. Des matraques et des poignards sont façonnés afin de pouvoir éliminer la sentinelle ennemie sans faire de bruit.

Ensuite, le matériel de base et les outils ne manquant pas, des objets insolites sont fabriqués pour passer le temps et montrer son talent. Ainsi une balle devient un briquet, une douille d'obus devient un vase, un bout de bois devient une pipe personnalisée.  La pipe, l'une des plus fidèles compagnes du poilu, permet de tuer le temps et de repousser les odeurs de charnier flottant dans les tranchées.

>> Voir les objets insolites.

Des concours sont organisés par les chefs des armées et les grands journaux parisiens récompensent les plus belles réalisations. Un véritable commerce se développera. Avec la mise en place des permissions, chaque poilu veut ramener chez lui un souvenir des tranchées.

Le courrier est le lien avec les siens resté en arrière. Le courrier représente pour chaque soldat la preuve qu'une vie normale existe encore quelque part.

L'humour et la dérision permettent aux soldats français d'éviter le cafard et la dépression. Pour échapper à cette misère morale, les poilus développent l'argot des tranchées. Le vocabulaire employé reflète leur environnement tels que cagnas, crapouillot, boche, cambuse, bleusaille, etc., autant de néologismes justifiées par des besoins et des objets nouveaux, autant de mots issus des provinciaux et des coloniaux. Certains de ces mots feront partie de notre vocabulaire quotidien.

La vie des tranchées de seconde et de troisième ligne est très différente.

  • Le risque d'obus ennemis existe encore mais se faisait rare ;

  • Le contact avec les tranchées ennemies est inexistant ;

  • Les sapes profondes protègent les soldats.

Au total, les conditions de vie dans les tranchées sont très rudes matériellement et psychologiquement.



C'est l'espoir de n'y séjourner que temporairement qui fait que les soldats des régiments d'infanterie tiennent le coup.

Chaque soldat ayant une compagne l'attendant à l'arrière est angoissé d'être abandonné en cas de non-permission pour une longue durée. Des cas d'adultère ont lieu durant toute la guerre. Afin de tenter de protéger les soldats partis au front, la justice appliquera un double tarif aux femmes prises en adultère.  Si son mari est parti, un soldat partit au front, la femme est envoyée en prison ! Parce qu'elle ôte du courage à un soldat au front. Cette femme infidèle commet alors un acte antipatriotique.

La mort dans les tranchées

L'intensité de la Grande Guerre est telle que 10 % des soldats sont tués contre 4,5 % lors de la Seconde Guerre mondiale. Le niveau de pertes additionnant les morts et les blessés atteint 56 %.

À cause de la boue, des rats, des poux de corps, des mouches, des excréments, de la proximité des cadavres ou des amis et ennemis qui agonisent parfois durant des jours à quelques mètres des tranchées, l'air vicié des abris ou pollué par les gaz chimiques, la fumée et les vapeurs émises par les armes et munitions, les incendies... la (sur)vie dans les tranchées de 1914-1918 est particulièrement difficile et cela provoque de nombreuses séquelles psychologiques et sanitaires pour les soldats de la Grande Guerre.


Les services de santé sont primitifs et les antibiotiques n'existent pas encore. Des blessures relativement légères peuvent provoquer la mort si elles s'infectent ou si la gangrène s'installe. Les éclats d'obus multiplient les risques d'infection en souillant la plaie. Le souffle des explosions provoque souvent des blessures.

De plus, le bombardement incessant et la peur d'être mutilé peuvent induire chez certains soldats des troubles psychologiques alors qualifiés d'obusite mais que l'on assimile aujourd'hui au Trouble de stress post-traumatique. Des infections et gangrènes du pied, dites Trench foot sont fréquentes chez les soldats qui portent durant des semaines des chaussettes et chaussures mouillées.

Comme dans beaucoup d'autres guerres, les maladies préèvent un lourd tribut parmi les soldats. Les conditions sanitaires dans les tranchées sont plutôt mauvaises, d'où les cas de dysenterie, de typhus et de choléra.

De nombreux soldats souffrent des maladies véhiculées par les parasites comme les poux. Le manque d'hygiène mène également à des infections fongiques comme la bouche de tranchée ou le pied de tranchée. L'autre danger est l'hypothermie car les températures peuvent descendre bien en dessous de zéro durant l'hiver.

Enterrer les morts est un luxe qu'aucun des deux camps ne peut s'offrir. Les cadavres dans le no man's land y restent jusqu'à ce que le front se déplace. Ces cadavres sont souvent rendus méconnaissables. Environ 700 000 combattants ne seront pas retrouvés, soit qu'ils seront littéralement désintégrés par les explosions, soit qu'ils seront enfouis par les retombées de terres soulevées par les explosions. Le front est également jonché de dizaines de milliers de cadavres d'animaux. De nos jours encore, des squelettes continuent d'être retrouvés lors du labour des champs ou lors de travaux.

À de nombreuses reprises durant la guerre, principalement au début, des trêves plus ou moins officielles sont organisées pour que les blessés puissent être sortis du no man's land et que les morts soient enterrés. Généralement, les officiers supérieurs ne tolèrent aucun relâchement de l'offensive pour des raisons humanitaires et ordonnent aux soldats de tirer sur les brancardiers et les infirmiers. Des cas de trêves plus avancées ont lieu principalement lors de la Noël 1914.

 

 

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